Toutes les versions de cet article : [English] [français]

par Vincent Battesti

En mai 2026, un petit point d’étape sur l’avancement du travail du projet Castagniccia, Orezza (Corse).

Ce projet de recherche est un projet à long terme sans financement dédié, qui prend donc son temps. Néanmoins, le travail — titanesque ! — avance.

– L’intégralité des registres d’état civil de la commune — en privilégiant ceux conservés en mairie, car ils contiennent de précieuses mentions marginales, et en les complétant lorsque cela était possible par ceux conservés aux Archives départementales — ainsi que…

– l’intégralité des registres paroissiaux de l’Ancien Régime disponibles aux Archives départementales et dans le fonds Franciscorsa — association franciscaine à Bastia —

ont fait l’objet d’une reproduction numérique intégrale. Ces reproductions, accompagnées de leurs références archivistiques, forment le corpus documentaire GENS.

Tous les actes qu’ils contiennent ont été relevés et transcrits dans des tableaux structurés qui forment la base des actes GENS. Celle-ci comprend également les actes de mariage repérés dans d’autres communes de la vallée d’Orezza lorsqu’ils concernent un habitant ou une habitante de Nocario. La constitution de ce corpus documentaire et de cette base est présentée dans GENS : achèvement du dépouillement des registres de Nocario.

Nous disposons donc, grosso modo, entre 1770 et 1970, de l’intégralité des actes conservés et accessibles de naissance ou de baptême — concernant environ 2 000 individus —, de mariage — environ 550 actes — et de décès ou de sépulture — environ 1 500 actes — pour les trois hameaux actuels de la commune de Nocario.

– La reconstitution généalogique systématique — c’est-à-dire la reconstitution des carrières biographiques des individus et des familles — est en bonne voie. Elle suit la norme internationale GEDCOM et forme la base généalogique GENS.

Chaque personne identifiée au cours de cette reconstitution reçoit un identifiant unique et pérenne, son « ID Individu GENS ». Celui-ci est ensuite reporté dans la base des actes pour chacune des mentions documentaires attribuées à cette personne. Cet appariement permet de relier entre eux les différents actes concernant un même individu, de revenir directement aux sources sur lesquelles repose son identification et de vérifier continuellement les transcriptions et les identifications.

Ce travail de reconstitution et d’appariement est long et minutieux, car il est systématique. Il consiste notamment à relever les métiers indiqués dans les registres pour chaque individu : une personne peut, par exemple, être déclarée « propriatario » — propriétaire — à son mariage, puis « travagliatore » — travailleur agricole — à la naissance de son premier enfant, « cochaiaro » — fabricant de cuillers en bois — au décès de ce dernier, puis « forgeron » à la naissance de son troisième enfant, et ainsi de suite jusqu’à son propre décès.

Nous avons à ce jour — mai 2026 — un peu plus de 1 000 individus identifiés et insérés dans le nexus que forment les généalogies nucarinchi : inévitablement, l’ensemble des familles se recoupent ou s’allient de multiples manières sur ces deux cents ans.

In fine, plus de 2 000 individus seront intégrés, soit davantage que le nombre d’individus relevés dans l’ensemble des registres de naissance. D’une part, une partie non négligeable des individus n’a jamais été déclarée à la naissance dans les registres corses ; d’autre part, les généalogies « recrutent » inévitablement ailleurs par le mariage et la migration, préférentiellement dans les autres communes de la vallée d’Orezza et surtout dans les deux communes voisines — Verdese et Campana — qui formaient avec les hameaux de Nocario le querino, c’est-à-dire la paroisse d’Ancien Régime de San Micaele — Saint-Michel.

Le travail est rendu difficile par les données lacunaires — par exemple lorsqu’il faut reconstituer des naissances manquantes à partir de faits biographiques enregistrés ultérieurement — et par les homonymies : deux ou trois patronymes dominent largement, tandis que les mariages entre personnes portant le même patronyme, mais « pas de la même famille » — selon la justification émique — sont courants.

S’y ajoute la récurrence de l’attribution des mêmes prénoms, féminins ou masculins, souvent transmis par une grand-mère, un grand-père ou un autre ascendant. En raison d’une mortalité infantile élevée et de décès qui n’ont pas toujours été enregistrés, le prénom d’un enfant décédé peut aussi être réattribué à l’enfant suivant de même sexe.

Enfin, les formes écrites des prénoms varient selon la langue de rédaction des actes, notamment entre l’italien — souvent de tradition toscane, parfois corsisé — et le français. Une même personne peut donc apparaître sous plusieurs formes nominales au cours de sa vie, tandis que plusieurs contemporains peuvent porter exactement les mêmes nom et prénom. L’identification ne peut dès lors reposer sur le seul nom : elle exige de croiser les dates, les lieux, les liens de parenté, les conjoints, les professions, les résidences et tous les autres éléments biographiques disponibles.

Le travail est néanmoins passionnant et révèle une partie de l’intimité de cette communauté rurale insulaire au cours des siècles…