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Bris de glace.

Vincent Battesti

- 28 octobre 2005. Turquie, Istanbul.
Lancer une lessive et visiter le palais (saray) de Topkapi, Versailles de l’empire ottoman. Dans un autre style, dans d’autres styles puisque c’est 800 ans de changements à chaque locataire. Trop de choses à voir. Le Harem et un sultan comme un coq en basse-cour ou pire, comme le bourdon dans la ruche. Moi, j’herborise dans le palais, sur les faïences, les peintures, les bas-reliefs et la garde-robe. Des fleurs en représentation partout. Les vraies concubines du sérail.

Sur les bords de l’eau, à Beşiktaş, café branché musique électronique avec le DJ qui couvre adroitement les petits rires des flirts au fond des gros poufs colorés. Parfait, protégé du vent froid (y laissant les pêcheurs masochistes) pour faire les corrections d’épreuves en retard pour mon chapitre pour Cairo Cosmopolitan sur le zoo du Caire.

Je suis toujours en quête d’une carte routière pour la suite de ma route. Bulgarie ? puis Grèce et Yougoslavie explosée ? Je fais les boutiques de la rue Istikbal. La rue est curieuse : on la sent juste au goût du jour et massivement investie, foule compacte sur les pavés piétons tous les soirs, mais aussi conservant les traces d’une vieille patine bourgeoise. Et tout se passe dans les contre-allées : on entend des boum-boum par là ? des boîtes, rez-de-chaussée et étages des immeubles ; une odeur de friture à droite ? des rues pleines de poissonniers et des restos qui vont avec, éclairés au tungstène agité par le vent ; des fringues en vrac ? un conglomérat de boutiques rez-de-chaussée, sous-sol et second sous-sol d’un mélange de fripes et de fringues branchées. Je ne retrouverai jamais mes bouquinistes, c’est sûr, pourtant un peu plus loin, à gauche, mais à quel détour de ruelle ?

Il y a un côté Berlin de l’Est investi par la nouvelle branchitude… mais rien de bien mystérieux, c’est bien balisé. Je trouve dans un ancien appartement un kahve/şay internet où je reste un bon moment.

Bris de glace. J’ai eu ce curieux pressentiment, qu’on s’attribue souvent en pareil cas, me faisant regagner ma voiture garée près du Tünel plutôt que de m’empiffrer d’une autre pâtisserie. Et si on me volait ma voiture ? Consulat, assurance… je serais dans la merde quand même ; je presse le pas et la voyant là, rouge sous le lampadaire, sagement garée, je me détends. Photo d’un bâtiment officiel drapé sur tout sa hauteur des couleurs turques, la couleur (rouge) en fait, frappé du croissant et de l’étoile. C’est la fête nationale de la République demain 29 octobre (ekim). La ville en est toute rouge. Il fait froid.
Quand je trouve ma voiture, la vitre avant droite explosée, je n’ai même pas été surpris. Bon merde. Ma voiture avait une tête de « j’ai eu un accident à Siwa » . Tout de suite j’ai vu qu’on n’avait rien pris dans l’habitacle : l’ordi était avec moi, l’autoradio-cassette-CD toujours là, mes CDs neuf d’électronique turque aussi, idem le Lonely Planet, ma verrerie, mes pommes, ma veste… Bon. Je vais ouvrir le coffre, machinalement : mes bagages ! mes deux sacs de voyage disparus. Ça me semblait absurde. Il y avait plus à gagner dans l’autoradio et les CDs que dans ces valises d’affaires personnelles. Mon sac de fringues et la valise d’objets hétéroclites, personnels, tout mes petits trucs sans vraiment de valeur, mais qui m’étaient chers… Comme une trahison… c’est idiot comme ressentiment, mais c’était cela. En attendant que ne vienne la police, je veux me rendre compte des dégâts et commence la liste de mes pertes. Des cadeaux à distribuer, des CDs, DVD, des livres de travail, du vin égyptien, vodka, cigarettes, matériel d’ordinateur, un peu de confiserie d’Alep…

Les flics turcs sont en dessous de tout. Ce n’est pas du tout Midnight Express, mais juste du rien à foutre. Ils débarquent au bout d’une demi-heure pour me dire qu’ils reviennent tout de suite pour prendre les empreintes. Une heure après, j’aurais été mort de froid si des taxis de la station ne m’avaient pris en pitié et offert la chaleur de leur voiture. Mes deux premiers flics me regardent avec de grands yeux ouverts quand je leur demande timidement s’ils parlent anglais ou français ou espagnol ou arabe… En turc, ils me répondront : « Lui, moi, nous sommes des Turcs. On parle turc. » et va te faire foutre Vincent, t’as qu’à parler turc comme tout le monde sur cette planète. Profil bas.
Plusieurs flics-qui-s’en-foutent-tout-autant plus loin, je me retrouve seul avec ma voiture pleine de bouts de verre. Puisqu’ils n’ont pas voulu m’accompagner, je pars seul avec ma torche chercher d’éventuelles traces de mes sacs : ils contiennent surtout quelques papiers — je crois importants —, notamment de mon déménagement Le Caire-Paris. Rien.

Je rentre. Il est tard, ma vitre engouffre le vent froid d’un port qu’on dirait nordique. Et il se met alors à pleuvoir. Je n’avais vu la pluie qu’à Damas lors d’un orage, mais c’est maintenant qu’il fallait qu’elle entre en scène pour du bon. Je n’arrive pas à reprendre ma route, je rate toutes les occasions de tourner dans cette curieuse circulation d’Istanbul. Puis, l’avenue descend raide vers les ponts, voiture qui freine trop sec devant, chaussée glissante de la première pluie, boum, pare-chocs fêlé de l’autre voiture. Une providence curieuse : pour régler l’affaire sans la police (« hum, messieurs, c’est encore moi… ») et calmer les revendication du chauffeur de devant, un jeune piéton déboule comme un ange peut débouler et m’adresse la parole en arabe et règle l’affaire à l’amiable très avantageusement en deux secondes et disparaît avant de me dire « La police, faut faire gaffe, surtout avec une plaque étrangère ».

- La suite par ici…

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Vincent Battesti, "Bris de glace." [en ligne], in vbat.org anthropoasis, page publiée le 28 octobre 2005 [visitée le 24 avril 2017], disponible sur: http://vbat.org/spip.php?article237.
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