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Des chevaliers aux norias

Vincent Battesti

- 17 octobre 2005. Syrie, Palmyre (Tadmor) – Hama.
Shady est le nom de ce garçon que j’ai pris avec moi de Tadmor à Homs. Il suit aussi des cours pour devenir guide touristique, espère-t-il à Tadmor, bien qu’il préfère Homs (qui n’est pas touristique) : « il n’y a rien à Tadmor… ». Lui, pas question de le faire travailler dans les jardins, « de toutes les façons, je n’ai jamais appris, je n’y connais rien. »

Nous traversons le désert, sur un asphalte à surprise (des embranchements qui terminent dans le sable — on m’avait dit « cette route est bien à 70% », j’ai une idée des 30% restants) ; Shady pille ma collection de CDs : il aime la bob (pop, la musique occidentale).

Drôle de trajet que ce trajet-ci : du désert à la ville industrieuse de Homs, puis la route vers le littoral de Tartous, les contreforts montagneux du Krak des chevaliers, la montagne rurale des successions de villages, très différents de ceux de l’Atlas libanais, puis la descente par petites routes jusqu’à la vallée de l’Oronte et Hama et ses grincements de norias.

Avant d’arriver à Homs, la route est étroitement gainée de bordures d’arbres, des pins et des cyprès denses, qui me donnent l’impression de vouloir cacher, honteux, le désert qui s’étend derrière. Homs m’inspire peu voire pas du tout. Je laisse mon passager en centre-ville, je cherche un café Internet qui accepte mon portable, pas facile. Toujours le même succès de mes plaques égyptiennes. Un type très avenant et jovial me souhaite la bienvenue tandis que je venais à peine de garer la voiture. Les bienvenues sont redoublées quand il apprend que je suis français. Il n’acceptera de me laisser au bout de la discussion que lorsque j’aurais accepté sa carte (un avocat), appris par cœur où se trouvait son bureau et promis de l’appeler au moindre problème en Syrie. Plus tard, un flic de la circulation mit trente secondes avant d’accepter de m’indiquer ma route pour sortir de la ville (les voitures klaxonnaient derrière), car il fallut le persuader malheureusement, non, vraiment, je ne pouvais pas rester plus longtemps dans sa ville que j’honorais de ma présence, disait-il. J’emporte avec moi des pâtisseries achetées au hasard dans une boulangerie populaire, les employés enfournant leurs pains avec des gestes que la longue habitude rendait comme des automates. À peine en bouche, une surprise gustative : des sortes de petits gâteaux fourrés à la figue, avec une pâte… je ne comprends pas, un moelleux jusqu’alors inconnu de mes papilles.

Le Krak des chevaliers, Qalaat el-Hosen. Finalement, d’humeur légèrement touristique (mais pas assez pour supporter gentiment mon premier assaut depuis l’Égypte de vendeurs de cartes postales), je fais le détour. Depuis la vallée, pleine d’oliviers, la montée vers la citadelle croisée est raide, le témoin rouge de température de ma voiture en témoigne. C’est impressionnant en deux choses : la vue, panoramique, immense et surplombante sur toute la vallée, à filer le vertige. Et même si je ne cesse de proclamer que je ne suis pas amateur d’antiquités architecturales, la construction de ce château est ahurissante : une reconstitution d’une montagne de pierres soigneusement agencées. Comment a-t-on pu juste concevoir d’empiler autant de pierres avec un dessein aussi méthodique et finalisé ? Passages secrets, recoins, escaliers, salles des piliers, voûtes, remparts, douves… moi qui avais toujours cru que les designers de Donjons & Dragons ou de Doom en jeu vidéo avaient fabulé…

Le vent souffle d’une force énorme, sifflant dans les fils électriques, poussant ma voiture. Visiblement, la région a essuyé une pluie d’orage il y a peu. Je me perds dans la montagne. Dans les petits villages aux alentours, en hauteur, je suis les diverses indications des habitants, me retrouvant sur des crêtes aux étranges paysages sévères et baignés de l’orange crépusculaire. Tout est en terrasse, mais sans culture à cette époque. Chemins cantonaux, puis routes départementales, je suis enfin sur une route raisonnable, qui traverse des villages cette fois différents, perdus en montagne mais exhibant moins d’histoire, du n’importe quoi architectural, et des mosquées et des églises. L’endroit regorge de terres riches et grasses, noires, qui coulent sur la chaussée. Pêchers en plaine, pommiers qui reviennent.

Hama. Hôtel Riad. La ville m’inspire plus, sans excès. Grincements des norias, ces gigantesques roues de bois qui élèvent l’eau à hauteur d’un aqueduc de pierre. Leur bruit est énorme et permettrait à un aveugle de se repérer dans la ville. La ville s’excite la nuit, nous entrons dans la seconde quinzaine de Ramadan, on commence les courses pour l’aid. La vieille ville est petite mais mignonne, très médiévale et morte. À une extrémité, au pied d’un aqueduc, je trouve un étonnant antiquaire, Batman, c’est son vrai nom de famille, qui me cède pour presque rien quelques bricoles. J’entasserai encore dans la voiture, il faudra vraiment que je la conduise jusqu’en France. Voyage gustatif, toujours, un shawarma qui me fait encore saliver à penser à son jus qui me coulait sur les doigts, et un demi-kilo de halawet el-jebne, des rouleaux de pâte remplis de fromage/crème fraîche.

Je m’extasie sur les vendeurs de tissus. Certains vendent au mètre toutes les variétés possibles de tissus militaires de camouflage. Cela ne fait que souligner cette sensation de fascination militaire en Syrie. Chrétiens, musulmans, on ne fait que me dire que tous sont frères et unis. Le liant ? je le trouve sur les lunettes arrières des voitures, reproduits à des millions d’exemplaires, les portraits du président Bashar ou plus encore de son frère (mort d’un accident de voiture), l’héritier promis à la présidence, toujours avec ses lunettes noires, mal rasé, avec une tête de bandit, et toujours et toujours des tenues militaires, qui prêtent un peu à sourire dans le cas de Bashar, dont le gentillet visage de médecin rend peu crédible la chose, à moins d’une bonne dose de patriotisme acharné.

À Hama comme à Homs, ça ne rigole pas avec la tenue vestimentaire des femmes : grand manteau sombre et foulard noir sur le visage au-dessus des yeux et sur le menton, régulièrement rehaussé sur le bout du nez, comme pour se protéger du froid. Peut-être aussi pour se protéger du froid, il commence à faire frisquet, même si le vent est tombé. Ce n’est pas très beau et par contraste avec la blancheur de leur teint on a l’impression de peaux maladives. Il n’y a que dans les montagnes, sans doute des Chrétiennes, que les femmes en cheveux étaient avenantes, répondant à mes questions tandis qu’elles promenaient toutes leur bébé dans leurs bras le soir venu.
J’exagère. Sur les abords de la ville de Hama, je demandais mon chemin à une dame d’une cinquantaine d’années, manteau et voile (mais plus clairs que l’habitude), un peu par expérience provocatrice (il faisait déjà nuit et cette avenue était déserte). Après m’avoir indiqué le compliqué parcours que je devais prendre, elle accepta de monter à bord, que je la dépose à son rendez-vous et elle s’excusant de ne point m’accompagner jusqu’à destination par faute de cette course nécessaire qu’elle devait accomplir.

- La suite par ici…

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Vincent Battesti, "Des chevaliers aux norias" [en ligne], in vbat.org anthropoasis, page publiée le 17 octobre 2005 [visitée le 22 septembre 2017], disponible sur: http://vbat.org/spip.php?article225.
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